TROIS PETITS PAS

Le récit prospectif que vous allez lire a été entièrement imaginé par 3 jeunes sous-main de justice placés en foyer, la Villa Arc en ciel à Grasse, avec lesquels nous avons partagé un atelier musique et palabre pendant la semaine du 20 juillet 2020.

L’objectif était de positionner ces jeunes en situation de projeter un futur souhaitable sur une situation identifiée comme problématique, et de reculer dans le temps pour raconter comment ce problème se solutionnait. Il s’agit donc d’une uchronie, dont les éléments créatifs étaient totalement libres dès lors qu’ils servaient le propos et contribuaient logiquement à la narration.

Nous sommes le 20 juillet 2022, et Viktoria, Alex et moi nous apprêtons à recevoir la légion d’honneur des mains du président de la République, fraîchement élu.

 

Tout a commencé il y a exactement 2 ans. A ce moment-là, nous ne pensions pas que le système judiciaire pourrait changer si rapidement. Dans notre monde, celui d’avant la zonze en tout cas, tout était figé, répétitif, les forces extérieures étouffaient toutes nos tentatives de nous en sortir, elles étaient simplement trop puissantes.

 

Viktoria et moi étions à la Villa Arc en Ciel cette semaine-là. L’équipe de la Villa était toujours prête à nous faire essayer de nouvelles activités, rencontrer de nouvelles personnes, nous nourrir de choses positives. Malgré tout, on n’était pas très chauds au démarrage de cette semaine « musique et palabres ». Apparemment on allait taper sur des tambours et discuter. Discuter de quoi… Mais on est venus. C’est le contrat moral qu’on a avec l’équipe, on s’était engagés. On pouvait nous reprocher pas mal de choses, mais pas de manquer à notre parole. Et puis rapidement en fait, même pendant les pauses, on continuait à discuter avec les intervenants, et très souvent, une fois sortis prendre un peu d’inspiration, on se remettait au tambour de notre côté.

 

Alex, lui, venait de se faire choper – apparemment pour des faits graves - et était en garde à vue. Mais on le connaissait, et puis on est aussi passés par là. On savait que la « gravité » des faits, c’est celui qui a le pouvoir qui en décide. Les peines ne sont jamais cohérentes avec les faits. Et de toute façon, on est jugés des mois après. On est déjà passés à autre chose, on n’a pas le temps de trainer, faut s’en sortir. Pendant le temps de la justice, on a déjà travaillé à se reconstruire. Parce que nous, on sait qu’on a déconné, on fait pas semblant. Même on vous dit pourquoi on a fait ça si vous voulez. Mais quand tu vois les peines qu’on prend alors que des gens hyper puissants sont encore en liberté malgré la corruption, les détournements... Viktoria dit souvent que l’important c’est d’avoir un bon avocat. On aurait bien aimé avoir le même qu’eux, l’histoire n’aurait peut-être pas été la même…

 

Cette semaine-là, donc, on devait jouer du tambour et discuter. De notre vie, de nos erreurs, de nos envies d’avenir, du monde dans lequel on attend de nous qu’on se réinsère… Viktoria, elle est hyper cultivée, elle a toujours des trucs à dire. Ca m’arrange bien, moi ça me saoule de parler, j’ai préféré la partie tambour, en plus j’y arrivais facilement. Et puis il faut avouer qu’elle a des opinions, Viktoria, elle a même des convictions et de vrais arguments. Elle passe son temps à dire qu’elle va être présidente de la République. Alex aussi, il cogite beaucoup. Moi, je suis plutôt à suivre les potes, du moment qu’on est ensemble, ça va se gérer. Et ce matin-là, quand l’intervenante nous demande « Qu’est-ce qui vous semble ne pas tourner rond dans le monde ? un truc qui vous parle, qui résonne pour vous, et que vous voudriez changer ? ». Evidemment, c’est Viktoria qui parle direct.

  • La Justice !! moi j’ai des trucs à dire sur la justice… Il faut arrêter d’emprisonner. Il faut éduquer. Je connais plein de nanas elles sont rentrées en prison, elles avaient fait une petite connerie, elles étaient normales. Quelques mois là-dedans et elles étaient devenues tarées. Ca nous flingue, quand tu en sors, t’es pire qu’en y entrant.

 

Un truc qu’on a découvert à ce moment-là avec les intervenants, c’est que quelques jours avant, le 13 juillet, le ministre de la Justice, Eric Dupond Moretti qui venait de prendre ses fonctions, avait visité un Centre Educatif Fermé et twitté exactement ce qu’avait dit Viktoria : il faut « éduquer plutôt qu’emprisonner ». On a halluciné. Viktoria, elle a 16 ans, elle a arrêté les études en 4e, et elle dit la même chose que le ministre avocat.

 

Alex il l’avait vu lui le tweet. Quand il est arrivé en garde à vue, il avait la rage. Il savait qu’il allait prendre cher. Pour rien. Ou pas grand-chose. En tout cas, que la peine serait disproportionnée. Et quand l’OPJ lui a annoncé qu’il prolongeait sa garde à vue, il a gueulé. Il a dit qu’il voulait lui parler, lui à ce ministre de la justice qui disait plein de belles choses, à peine rentré au ministère, mais que parler ça servait à rien. Il fallait se bouger. Et il s’est passé un truc de dingue. Dupond Moretti, se trouvait dans le commissariat au moment où il y était, avec les médias et tout ! Il est allé le voir en cellule. Tout d’un coup on a vu Alex sur toutes les chaines.

 

Entre Alex qui rencontre ce mec, et Viktoria qui dit la même chose que lui, ça nous a fait un électrochoc. On s‘est dit que si on pensait la même chose, on pouvait faire partie de ceux qui  changeraient les choses, au lieu juste d’en parler entre nous et de s’engrainer mutuellement.

 

On avait un visage avec Alex. On avait une porte-parole avec Viktoria. Et moi je suis suivi par pas mal de monde sur les réseaux sociaux. Alors on s’est dit qu’on allait le prendre au mot, le ministre.

 

On a partagé son tweet sur tous nos réseaux avec ce comm : « pourquoi construire sans nous ?  signé Alex, Mathis et Viktoria ».

 

Quelques jours après, Alex a été mis sous mandat de dépôt pour 1 an. On était dégoûtés. On a récupéré les vidéos où on le voyait avec le ministre dans le commissariat, et on a continué à les poster en boucle en demandant « Comment ça se passe pour Alex ? #eduquerVSenfermer », « Finalement on enferme ? #eduquerVSenfermer ». On tagguait la moitié de la planète à chaque fois : le ministre, les médias, le gouvernement, des personnalités qu’on kiffait …

 

On était au mois d’août. Je me rappelle que tous les jeunes étaient déjà chauffés à blanc à cette époque-là : trop d’inégalités en général, depuis trop longtemps, et qui se sont en plus aggravées par les mois de confinement, sachant que la plupart d’entre nous resteraient en plus au quartier pendant toutes les vacances, encore cette année. Les cages d’escalier, les centres de détention, les foyers étaient des cocottes minutes. Mais pas dans le sens que vous pensez. On a arrêté de se battre entre nous, pour des histoires de deal ou de territoire. On a décidé de faire une trêve et de lancer ce mouvement #eduquerVSenfermer.

 

Nos posts ont été repartagés des dizaines de milliers de fois. Pour le principe, par solidarité, je pense, parce qu’en réalité on n’était qu’une poignée à connaître Alex, et même nous on savait pas pourquoi il était tombé. Ca a juste été la goutte d’eau pour toute une population de jeunes. On donnait un bon exemple en plus, on n’est pas allés cramer des bagnoles, on n’a juste rien lâché. Tous les jours un nouveau post sur mes réseaux , avec un commentaire bien tourné imaginé par Viktoria. Tous les jours des partages.

 

Jusqu’à ce moment délirant fin août où John Cina, qui était dans sa villa avec Vin Diesel, est tombé sur nos posts pendant son live insta. Il a commencé à commenter la situation des jeunes à travers le monde, la façon dont partout dans le monde on nous volait notre avenir, nos espoirs, dire qu’il soutenait les nouvelles générations, dénonçait les violences, les inégalités,... Il faut se souvenir que l’affaire George Floyd n’était pas loin non plus. Et puis il y avait aussi celle du jeune en banlieue parisienne qui s’était fait couper la jambe par la voiture d’une équipe de la BAC qui l’avait poursuivi.

 

Vin Diesel n’était pas d’accord du tout. Il s’est incrusté dans le live pour dire de nous qu’on devait se prendre en main, arrêter de pleurer sur notre sort, se plaindre, qu’on était beaucoup moins courageux que les générations avant nous, qui avaient connu la guerre, des trucs classiques genre « si on veut, on peut ». Des conneries quoi… des fois on veut de toutes ses forces, et ça ne passe pas. La vie, c’est pas un film hollywoodien.

 

C’était d’autant plus le comble parce que Vin Diesel avait joué tellement de rôles de mecs dans l’illégalité, qui galèrent, qui sont défavorisés, mais finissent par s’en sortir avec de l’aide, avec la bonne rencontre. Enfin, je sais plus trop comment le truc a vrillé, je me rappelle juste qu’il a pourri le live de Cina, que Cina a pas apprécié, qu’ils se sont mal parlé, c’est monté dans les tours, en deux deux Diesel lui met un coup de tête en live !

 

Tout ça c’était bon pour nous. Pour une fois, ce n’était pas nous qui avions franchi les limites. C’était notre situation qui en avait poussé d’autres à le faire. La vidéo a buzzé comme jamais, et bien sûr, notre démarche a bénéficié d’une visibilité énorme. Greg Guillotin nous a appelé pour nous proposer un prank du « pire stagiaire » comme greffier au tribunal. Et il a balancé pendant l’audience tous les sujets dont on avait parlé avec lui. La juge est devenue dingue. Le sketch était dément et il finissait la vidéo avec l’image de Alex et le hashtag #eduquerVSenfermer. L’humour ça ratisse large, alors des jeunes, leurs parents, qui n’étaient pas particulièrement concernés par notre cause au départ se sont mis à nous soutenir, à nous relayer. Des centaines de milliers de nouveaux partages. Là les médias se sont emparés du sujet, ces crevards qui attendent juste le moment où ça fera assez d’audience. Et pour s’en rajouter encore un peu, autant faire venir les personnalités les plus polémiques pour commenter la situation. Ca leur serait pas venu à l’idée de nous faire venir nous, Viktoria et moi, pour qu’on explique ce qu’on voulait dénoncer.

 

BFM TV a invité Marine Le Pen par exemple. Sur le moment on était en rage. Mais au final ça nous a servi parce que, comme à son habitude, elle a orienté la situation sur le fait que Alex était tunisien. Je crois même qu’elle s’est plantée en disant qu’il était marocain. Alex était surtout dégoûté qu’elle se soit trompée. Vous savez, tunisiens, marocains, algériens… tu risques ta vie si tu nous confonds. C’est comme les marseillais et les parisiens. Bref. Elle a fait une grosse erreur ce jour-là, Marine, parce qu’en détournant encore un sujet social pour en faire un sujet racial, c’est elle qui a fédéré du monde derrière nous. Beaucoup de gens s’en sont mêlés, pour rappeler que le sujet n’était pas l’immigration de nos anciens, mais l’avenir de nos jeunes.

 

On a reçu plein de messages, de gens qui voulaient nous aider à construire notre message, nous écrire des discours, ou nous représenter. Jusqu’à celui de Claude Makelele. Le champion du monde 98 de notre sport national voulait nous aider. Mais pas en nous expliquant ce qu’on devait dire ou comment. Juste en mettant son image et ses moyens à notre disposition. Il ne cherchait pas à récupérer l’histoire pour lui, le gars est millionnaire, il est champion du monde de foot. Il voulait juste faire tourner la chance.

 

Il a mis de l’argent et fait venir un pote réalisateur, pour qu’on fasse une vidéo, où on demandait à Eric Dupond Moretti de nous recevoir pour partager avec lui notre expérience : de la façon dont tu tombes là-dedans, du manque de moyens ou d’imagination de la justice pour nous aider réellement à reconstruire des repères stables (pas ceux des quartiers en fait), de la façon dont on est balloté d’un centre à l’autre pour finir par retourner au quartier parce qu’il n’y a plus d’endroit où nous mettre, des educ qui font ce qu’ils peuvent avec le peu de moyens qu’ils ont, des récidives inévitables et de l’incarcération, du parcours du combattant pour se réinsérer… etc

A 16 ans, on a déjà vécu 10 vies, et pas les plus faciles.

Et surtout, on voulait faire des propositions.

Et Claude bien sûr a relayé ça sur ses réseaux, qui ont été repris par toute l’équipe de France, l’ancienne et la nouvelle.

 

Dupond Moretti nous a donné rendez-vous en octobre 2020. On était contents, je crois qu’on ne réalisait pas trop les enjeux. Mais on a quand même dit qu’on ne viendrait qu’avec Alex. On était tous les trois depuis le début, on serait à trois à cette réunion.

 

Comme on mettait tout sur les réseaux sociaux, quand Alex est sorti de prison, menotté entouré de deux policiers, il y avait 10 équipes de chaines télé devant la prison. D’autres équipes attendaient devant le ministère. De quoi donner envie à tout le monde de ressortir de ce rendez-vous avec des idées concrètes pour répondre à leurs questions.

 

On attendait Alex dans le hall. On avait eu droit à notre séance de photos, aux journalistes qui essaient de te forcer à parler en plantant leur micro juste sous ton nez. Ca nous dépassait complètement. Mais on avait aussi une vingtaine de collègues qui étaient montés en caisse sur Paris pour l’occasion. Comme on a pas répondu aux journalistes, ils se sont tournés vers eux pour avoir de quoi faire un sujet. Ils ont assuré. Bien sûr il y en a deux ou trois qui ont fait les cons, tu sais ceux qui deviennent ouf, dès qu’il y a une caméra, les mêmes qui pourrissent tes vidéos de vacances en famille ou tes snaps. Mais la réalité c’est qu’ils ont dit exactement ce dont on allait parler au ministre.

Que la société aussi pouvait apprendre de nous aussi, que c’était un échange, qu’on n’était pas des assistés, qu’on avait besoin de sentir qu’il y avait un avenir possible, de la confiance des gens et de moyens.

Quand Alex est entré dans le ministère Claude est allé à sa rencontre en premier.

  • Salut Alex, je suis Claude Makelele. Content de faire ta connaissance. Tu vas bien ?

  • Ca va. C’est bien ce que tu as fait, la vidéo et tout, merci de nous suivre.

Et puis c’est nous qui l’avons retrouvé. Il a pas fallu 5 minutes avant qu’il commence à nous vanner. Sur nos fringues déjà. On s’était sappés comme pour la circoncision du petit cousin, moi j’avais taillé ma barbe, Viktoria s’était lissée les cheveux. Nous on s’est foutu de lui parce qu’il avait maigri. Normalement en prison tu grossis, vu que tu fous rien. Viktoria lui a dit

  • ils t’ont pas donné à manger ou t’as fait un régime pour être beau gosse à la télé ? Calme-toi hein.

Juste des potes heureux de se retrouver. On avait presque oublié pourquoi on était là. Et puis quelqu’un est venu nous chercher pour nous emmener dans le bureau du ministre.

 

La salle d’attente était déjà plus grande que l’appart de mes parents. On se sentait tout petits là dedans, on rigolait déjà beaucoup moins ou alors nerveusement, et on a eu envie de se barrer. On a dit à Claude que c’était lui qui allait parler, qu’en fait on voulait plus le faire.

  • Ok. Calez vous dans le canapé, et laissez-moi le temps d’aller commettre une infraction ou deux, et quelques mois pour vivre ce que vous avez vécu. Après je reviens et je parle.

Ca nous a fait sourire. On a compris le message. De toute façon, Dupond Moretti est arrivé à ce moment-là. Il a salué Claude bien sûr, mais c’est sur nous qu’il s’est concentré. Il nous a fait entrer dans son bureau, qui était deux fois plus grand que la salle d’attente. Le nombre de familles que tu mettrais là-dedans, laisse tomber. Un gars en costume nous a proposé à boire, et Eric nous a fait proposé de le rejoindre à une table. Une table ronde ! Comme si on était tous égaux dans cette discussion. Il nous a pas reçu derrière son bureau, ou à une table rectangulaire avec lui au bout. Ou sur les canapés avec lui d’un côté et nous l’autre. Une table ronde.

 

Bref. Il nous prenait au sérieux mais il était aussi sympa, il faisait pas une tonne de manières. On a commencé à se détendre, et on a parlé avec lui pendant une heure. On avait pris des notes et tout pour être sûrs de ne rien oublierC’est Viktoria avait lu le manuel pour les éducateurs spécialisés quand elle était en prison. Ca montrait qu’elle rigolait pas.

Elle a commencé par lui dire qu’on comprenait même pas comment ils étaient organisés au gouvernement. Qu’on avait l’impression qu’il n’y avait aucun lien entre les ministères.

  • Sérieux, on dirait que vous vous connaissez même pas entre vous. Je sais pas moi, si y avait plus de jeunes qu’on aidait déjà en élémentaire, on les retrouverait moins dans les tribunaux par exemple. Parlez vous les gars.

 

Alex a ajouté qu’il fallait créer les conditions pour éviter la délinquance. D’abord en en favorisant des conditions de vie décentes pour tous. Et puis grâce à une éducation efficace pour la vie, connectée à la réalité, au monde qui nous entoure, les jeunes avaient besoin de repères cohérents. Et puis il a aussi taclé l’administration française, qui était complètement tordue. Il a raconté l’exemple d’un pote à qui on refusait des papiers alors qu’il était né ici et qu’il y avait une association qui était prête à l’accueillir pour travailler. Résultat le gars passait sa vie à dealer pour avoir de la tune, et repartait régulièrement en prison, c’était à devenir dingue.

 

On a expliqué au ministre que tout ça n’avait aucun sens, et qu’il fallait que ça en ait un. Et on a lancé l’idée de Travaux d’intérêt Généraux qui soient en lien avec la réparation de l’acte qui avait été commis ou qui mettent le jeune au travail tout de suite dans ce qu’il aime, par exemple. Un jeune qui deal, ou fume, l’envoyer faire un stage avec un cultivateur de chanvre, lui montrer comment on peut utiliser cette matière pour autre chose que la bédave, pour des meubles, des vêtements, des lits… Celui dont l’acte a fait preuve de cruauté ou d’inhumanité, l’envoyer faire une mission humanitaire pour retrouver de l’empathie. On pouvait envoyer les anciens faire des missions éducatives auprès des plus jeunes pour les sensibiliser, faire de la prévention. Ceux qui ont conduit sans permis, ou tué des gens en conduisant pourraient aller faire des stages dans les hôpitaux pour accidentés de la route. Ceux qui ont dégradé des espaces publics ou privés, les envoyer sur des chantiers de réhabilitation de quartiers. Etc…

Dans le manuel des éducateurs, Viktoria avait lu qu’il fallait 6 mois à un jeune pour qu’il coupe les liens négatifs avec son quartier. Du coup on a proposé de rallonger les séjours de rupture qui existaient déjà. Aujourd’hui tu pars un mois, ça fait juste une parenthèse, ça ne change rien. Et puisqu’on savait que cet éloignement était parfois nécessaire, il fallait que ce soit automatique dans ce cas-là. A l’inverse, parfois c’est de nos familles dont on a besoin pour tenir, se recontruire. Tu sais jamais pourquoi tu es éloigné de ton milieu ou au contraire laissé dedans alors qu’il est toxique.

Après c’est moi qui ai parlé.

  • il nous faut un cadre monsieur. La société nous donne aucun signe de bonne santé mentale, et on nous demande de nous y réinsérer. Ca donne pas envie.

  •  

Alex a repris la parole :

  • Tous les programmes de réinsertion devraient commencer par un stage dans l’armée. Là-bas on t’apprend la combativité, mais positive, l’autonomie, le travail d’équipe. L’esprit de corps aussi, la fraternité, qui doit te donner un sentiment de sécurité. Les règles sont claires. Les sanctions aussi. D’ailleurs, la hierarchie change pas toutes les 5 minutes là bas c’est aussi pour ça que ça tient. Nous sur 6 mois on peut avoir 4 éducateurs différents. Comment vous voulez qu’il y a ait un suivi sérieux. Et même les éducateurs, quand ils veulent bien faire, de toute façon on leur donne pas les moyens.

 

L’argent, avoir des moyens, c’était un sujet central. La plupart des gens pensent qu’on est délinquants par plaisir. Il y en a, qui aiment tout casser je vais pas vous mentir. Mais ce ne sont pas les plus nombreux, c’est juste ceux qu’on voit le plus, les autres justement ils font pas de vagues, personne les vois. Un mec comme Alex, s’il y avait eu de l’argent là d’où il vient, c’aurait été un mec sage. Il le dit souvent. Et nous on le voit bien.

 

Il a écouté, il a pris des notes. Pas des tonnes, du coup, on a cru sur le moment qu’il n’allait se souvenir de rien, qu’aucune de nos propositions ne seraient retenues.

On a compris pourquoi à la fin de la réunion. Il a conclu en nous proposant autre chose. De beaucoup, beaucoup plus fort, quelque chose qui allait enfin réunir tout le monde.

  • Avez-vous entendu parler de la Convention Citoyenne pour le Climat ?

 

On avait entendu parler de cette initiative qui venait de se terminer.

150 citoyens tirés au sort avaient débattu, pendant plusieurs mois, des actions à mettre en œuvre pour lutter contre le réchauffement climatique. Ils en avaient sorti des propositions qu’ils ont soumises au gouvernement, et qui allaient être votées à l’assemblée.

  • Nous pourrions créer une Convention Citoyenne pour la Justice, proposa Eric Dupond Moretti.

 

Ça nous paraissait énorme, mais on a dit oui tout de suite, sans trop savoir dans quoi on s’embarquait. De toute façon, on avait demandé à être entendus, et on l’avait été. On serait passés pour des caves si on s’était taillés. On est sortis du bureau, avec la promesse du Ministre qu’on nous recontacterait très bientôt.

Alex est retourné en prison, et nous à la Villa Arc En Ciel.

La semaine suivante, on recevait un courrier du bureau du Ministre pour nous convier à une première journée de travail avec ses équipes, pour poser les bases de cette convention.

On continuait à communiquer avec Alex, au parloir, pour lui parler de nos avancées, recueillir son avis, le transmettre pendant les réunions avec les équipes du ministre. Et on continuait à donner des infos sur les réseaux sociaux. En retour beaucoup de gens nous donnaient leur avis, des conseils ou demandaient à participer.

 

Pendant les mois qui ont suivis, nous sommes allés un jour par semaine au ministère avec Viktoria pour construire cette convention. En mai 2021 à la suite des élections, Alex a été gracié. Il a rejoint les réunions hebdomadaires.

 

Le 15 Septembre 2021, 300 personnes tirées au sort parmi des citoyens, mais aussi parmi des magistrats, juges, greffes, d’anciens détenus, des maires, des éducateurs spécialisés… se réunissaient au Palais de Justice de Marseille pour commencer les débats.

 

Nous avons rendu nos propositions en juin 2022, et au moment où j’écris ces lignes, elles sont entre les mains de l’assemblée.

 

Certains disent qu’on a changé l’avenir. Je sais pas. Par contre, Je sais qu’on a changé notre quotidien, et peut-être que ça commence juste par ça.

 

Viktoria, Alex et Matthis*

 

* Les noms ont été modifiés