DES JOURS AVEC ET DES JOURS SANG

La fiction que vous allez lire a été entièrement imaginée par un jeune sous-main de justice placé en foyer.

Février 2015, dans le Val de Marne

Personnages :

Le narrateur / Franck : 16 ans (né en 1999)

Marco, frère de Franck : 19 ans, patron du réseau des Graviers à Villeneuve St George, en prison depuis octobre 2014, pour une peine de 2 ans (né en 1996)

Sheereen, sœur de Franck : 10 ans (née en 2005)

Fatiha : mère de Franck, marocaine

Ange : père de Franck, corse, bandit, mort par balle en septembre 2014

Babyfoot : 23 ans, patron du réseau de La Lutèce à Valenton

 

Je vais pas vous mentir, vous me faites rire. J’ai rien contre vous. Vous êtes juste pas dans mon monde, vous savez pas, vous comprenez pas. J’ai pas besoin d’éducation, j’en ai reçu une. Vous arrivez juste pas à accepter.  Quand c’est dans un film, ça vous va, là vous êtes d’accord pour accepter, pour aimer même un personnage, même s’il contredit tout ce que vous pensez. Vous le comprenez, vous lui trouvez des excuses, des bonnes raisons. Même s’il finit par tuer tout le monde.

Alors je vais vous raconter une histoire. Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est totalement normale. Parce que même si ce n’est pas spécifiquement mon histoire, c’est la seule histoire dans les quartiers, le milieu, les affaires.

Les autres histoires font des beaux scénarios. Mais la vie, c’est pas Netflix.

 

Pour cette histoire-là, on dira que je m’appelle Franck …

 

 

 

 

Ca fait 25 piges que La Lutèce et les Graviers se font la guerre.

Les grands, c'est-à-dire ceux d'une trentaine d'années, racontent que les jeunes des quartiers nord de Villeneuve-Saint-Georges et ceux de La Lutèce à Valenton se sont toujours affrontés. On sait plus très bien pourquoi. Une première baston, un vol de moto, une jeune fille dépouillée, une vengeance….

C’est seulement récemment que les médias et les politiques comprennent que c’était juste l’obligation de contrôler le business local. Sans déconner ? Vous avez mis le temps. Vous faites jamais confiance aux condés au bon moment, c’était pas faute qu’ils vous préviennent. Bref…

Nous, on s'adapte. On a l’habitude. C’est chez nous et c’est nos repères.

Le business, n’est pas extensible. Pour le garder, faut un maximum de moyens, de détermination, et un minimum de limites. Il y a quand même des codes : on ne touche pas à la famille, et on balance pas, même son pire ennemi. On le tue.

Déjà en 2007 on avait défrayé la chronique avec la mort de Youssef. Je me rappelle de ce fils de pute de blogueur de La Lutèce qui avait raconté dans quel état on avait trouvé Youss « Son dos a été tassé et sa tête pilée comme du mil ». Ceux qui lui sont tombés dessus avaient entre 16 et 20 ans. Il est mort après cinq jours de coma. J’étais petit, mais je comprenais très bien ce qui c’était passé.

A la rentrée 2014, le proviseur du collège vient me chercher pendant le cours de français. Il m’emmène dans son bureau, y avait ma mère, en larmes, et mon grand frère Marco, mâchoire serrée. Ils m’annoncent que mon père est mort. Je suis choqué. Pas étonné, mon père a toujours été dans les affaires, ça finissait comme ça dans tous les cas. Mais choqué parce que je pensais pas qu’il était aussi mauvais pour se faire fumer aussi jeune. Il a pris une balle.

On rentre à la maison. Ma grand-mère était là, avec Sheereen ma petite sœur. Ma mère et Marco s’enferment dans la cuisine. Je m’assieds, je prends ma petite sœur dans mes bras, et j’attends. Je sais que la famille va débarquer d’un instant à l’autre. Les oncles, les tantes, les cousins… c’est comme ça chez nous. J’entends que ma mère et mon frère s’engueulent.

Mon frère, qui a guetté, puis jobbé pendant des années, vient de devenir le patron du terrain des Graviers. Evidemment ma mère, ça la rend dingue, elle hurle, elle essaie de prendre l’exemple de la mort de mon père pour lui donner une leçon. Mais aucune mère au monde ne peut vous aider à imaginer d’autres issues quand c’est votre quotidien. Aucune mère ne peut vous convaincre de gagner 1.200 euros par mois en travaillant comme un chien au lieu de 60.000 euros par jour en étant un prince. Même si on ne dort plus que d’un œil, même si on s’assied plus dos à une porte quand on se paie le luxe d’aller dans un lieu public. Mais elle essaie.

Marco s’est fait péter un mois plus tard, et il a pris 2 ans. Je crois qu’ils lui ont même pas laissé le temps de s’installer dans son nouveau poste. Dans votre monde, vous diriez que le sort s’acharne. Pour nous c’est la routine. Et c’est là que mon histoire à moi commence. La Lutèce s’est senti pousser des ailes et a immédiatement fait une descente aux Graviers, en fracassant tous les jobbeurs et les guetteurs, ils ont même pas eu le temps de se réorganiser. Ils ont récupéré tous les blocs, tous les clients, la nourrice… un carnage. On était sidérés par la rapidité de la réaction de Babyfoot, le patron du réseau de Lutèce. En quelques heures, il avait mis des mortiers partout.

J’avais même pas la haine, j’étais en train de me demander comment ma mère, ma sœur et moi on allait bouffer, sans l’oseille de mon père et celui de mon frère.  

Le destin c’est plutôt là qu’il s’est manifesté. Début 2015, un ancien collègue de mon père m’a rendu visite. Il m’a annoncé que mon père avait coffré de l’argent pour nous. C’est lui qui l’avait gardé parce que ma mère voulait pas entendre parler de tout ça. Il n’avait pas pu le donner tout de suite à Marco parce qu’avec la mort de mon père, il y avait trop de condés autour de nous. Après Marco s’était fait arrêter, et cet ami n’était pas sûr que ma mère accepterait l’argent. Il m’a filé un sac avec plus de 500.000 euros dedans. C’est à ce moment là que j’ai décidé non seulement de reprendre le terrain mais aussi de prendre celui de la Lutèce. Il allait falloir du temps, du cerveau, et beaucoup, beaucoup d’argent. Personne ne savait que j’avais cette thune. J’en ai caché une partie dans l’appartement, et j’ai fait semblant de le découvrir devant ma mère. Elle a pas hésité longtemps à le garder, même si elle sentait que ça m’envoyait le mauvais message. De toute façon on en avait besoin. Ça nous a mis à l’abri.

J’ai passé un an à élaborer le plan et à monter l’équipe. D’abord parce que je devais continuer à aller au collège pour pas avoir ma mère sur le dos, pour donner le change. Et puis parce qu’il fallait que l’équipe soit fiable, des gars qui suivaient le code, me fassent confiance, mais sans savoir que j’avais les moyens de financer ce que j’avais en tête. Une partie des anciens jobbeurs ont suivi tout de suite, question de vengeance, et puis j’étais le petit frère de leur boss, c’était naturel de me suivre. D’autres fils de putes de traitres ont préféré rejoindre les équipes de Babyfoot. D’autres ont été complètement traumatisés et n’ont pas pu, des merdes de lâches. Et la fusillade avait laissé 18 cadavres sur le carreau, parmi les 60 personnes qui bossaient.

Début 2016, j’étais prêt. Je me rappelle qu’à l’approche de Noël quand ma mère m’a demandé ce que j’aimerais comme cadeau, je me suis entendu penser : mettre la Lutèce à feu et à sang. J’ai répondu une PS4…

Le 31 décembre, on a volé 4 RS3, 5 Tmax, on s’était déjà fourni en armes depuis une semaine. C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai annoncé à l’équipe que j’avais de la thune de mon père. On savait que tous les jobbeurs seraient sur le pont, après tout, c’était soir de fête, y allait avoir beaucoup de ventes. On était pas moins de 35 à descendre sur la Lutèce. Quand on est partis, le sol était jonché de cartouches, couvert de sang. Ca nous a pas pris plus de 15 minutes.

Bon réveillon enculés.

La première étape était gérée. Maintenant, deuxième phase du plan : récupérer le réseau de prostitution de Vincennes. Parce qu’il nous fallait encore plus d’oseille pour s’attaquer au gros morceau : trouver Babyfoot, sa garde rapprochée, et descendre tout le monde.

Les albanais c’était trop compliqué, trop vaste, international. Vincennes, c’était les réseaux nigérians, plus accessibles, moins bien organisés. Mes gars bossaient sur l’identification de tous les patrons depuis plusieurs semaines. Du coup ça a aussi été très rapide. Fin janvier, depuis les Graviers, on tenait La Lutèce et Vincennes. Ma réputation n’était plus à faire. Ma mère savait parfaitement où j’en étais, mais je crois qu’elle n’avait plus la force de lutter. Elle s’occupait de Sheereen. Et essayait de faire obtenir un remise de peine à Marco, qui en théorie sortait en octobre 2016. Je voulais tuer Babyfoot avant la sortie de Marco pour qu’il n’ait aucun lien avec l’affaire.

Il était temps de passer à la dernière phase.

Malheureusement, on a beau tout planifier, il y a toujours des imprévus. Babyfoot était remonté comme vous pouvez l’imaginer. Le sang appelle le sang. Et l’oseille attire la convoitise.

Je n’ai rien vu venir. J’étais en voiture, j’allais voir ma mère avec l’un de mes cousins quand ils nous sont tombés dessus. C’était simplissime, la base de la base. Mais après tout, même si j’avais eu de la chance jusqu’ici que mes plans avancent comme je voulais, je restais un débutant et il me manquait un paquet de reflexes. Peut-être même que j’avais avancé trop vite. Deux gars en scooter nous ont dépassé, on viré un chargeur sur la voiture. Un de mes jobbeurs qui conduisait est mort sur le coup. J’ai pris une balle dans l’épaule et une dans le ventre. Je n’avais évidemment pas ma ceinture. La voiture, sans chauffeur, est partie en embardée, a percuté un mur, et j’ai traversé le pare-brise.

J’ai passé 2 semaines dans le coma. Et j’ai eu de la chance.

Comme les avancées du business de cette dernière année avaient été fulgurantes, je n’ai pas trouvé de flic autour de moi à mon réveil. Juste ma mère et ma sœur.

J’avais 2 mois de rééducation pendant lesquels j’ai continué à faire tourner les affaires grâce à l’équipe solide que j’avais mise en place.

Quand on a repris le quartier, on avait gardé sous le coude et laissé en vie un gamin de 13 ans qui avait guetté pour mon frère, puis s’était retourné contre nous pour rejoindre Babyfoot. Je connaissais sa vie, je savais qu’il n’avait rien contre personne, il avait grandi sous nos yeux, et on savait que s’il l’avait rejoint, c’est qu’il n’avait pas eu le choix. On l’a attrapé le jour de la descente en lui disant qu’on le laissait retourner chez Babyfoot, mais qu’il bossait pour nous désormais. Il est resté là-bas toutes ces années, on le voyait de temps en temps pour savoir où Babyfoot en était, comment il préparait la suite.

Je me doutais que Babyfoot devait être en train de préparer son retour. Mais comme on lui avait buté la plupart de ses employés, j’ai compris que ce n’était plus comme ça qu’il allait avancer contre moi. Il viendrait directement pour moi.

Le gamin me l’a confirmé. Il attendait que je sorte pour me descendre devant l’hôpital. Je ne savais pas d’ailleurs comment il aurait l’info, mais je trouverais plus tard.

Le jour dit, le 26 avril, j’ai tout organisé. Prévenu ma famille de ne pas venir me chercher, en leur disant que mes collègues allaient s’en charger. Ma mère a compris, elle m’a juste dit « fais attention à toi. Je t’attends à la maison. ». Demandé à un collègue de m’amener un gilet pare balle que j’ai mis sous mon sweat. A peine j’avais mis le pied dehors, que Babyfoot est descendu lui-même de la camionnette. Il fallait qu’il soit vraiment enragé pour venir en personne. Mais mes gars l’attendaient dans la voiture juste en face, il n’a pas eu le temps de lever l’arme vers moi, il s’est effondré au sol, comme un sac de sable. Je ne sais pas si c’est le cas, mais j’espère qu’il a eu le temps de voir mon visage, et mon sourire qui disait qui était devenu le boss désormais.